dimanche 12 janvier 2014

La météo des sentiments


Texte publié sur le site du magazine Paulette ici.

 

Y'avait Noël avec un beau sapin et une mer de cadeaux brillants dessous, empaquetés avec soin, rutilants, des gros, des p'tits, des moyens, des longs, des carrés, des ronds et même des plats, tout j'te dis.
Y'avait nous, avec nos beaux habits du dimanche, nos airs heureux, un sourire vissé soul'bas du visage, sourire qui reste toute la soirée même quand on mange les marrons trop cuits pis la dinde un peu sèche, mais faut pas l'dire, faut dire que tout est très bon, avec un grand sourire vissé.
Y'a la table géante au milieu d'la pièce trop petite pour nous tous, et on rentre les ventres et on sert les fesses et on rabat les chaises pour aller aux water, j'aime autant te dire qu'on peut pas faire ça discretos ces soirs-là.
Y'avait les messes basses de famille qu'on dit pas, auxquelles on veut pas penser pour Noël, on y pense quand même mais le sourire ça marche hyper bien comme méthode coué. Alors on en parle pas, on les garde pour après, dans la voiture, quand on débrif la soirée. Tranquille entre nous, on desserre les ventres et les sourires se décomposent par morceaux en même temps qu'on voit passer les lumières accrochées un peu partout, et déjà ya des gens qui balancent leur sapin dans la rue, leur sapin déshabillé de ses belles guirlandes. Ça m'a toujours rendu vachement mélancolique les sapins d'après Noël et c'est pour ça que j'en veux pas, jamais, ce en quoi on est assez d'accord lui et moi, et ça ça m'fait plaisir.

Globalement on est assez d'accord sur tout t'façons, sauf sur le coup des plantes dans la maison, lui il aime pas, ou disons une ça passe, mais pas plein, ou sur l'affaire des lapins que j'ai déjà évoqué ici, je vais pas recommencer, mais juste pour faire les comptes: les plantes je gagne, les lapins je perds.

Mais je dois dire que ces jours-ci, malgré Noël, malgré avoir revu des vieux amis que j'aime d'amour, malgré toutes les bonnes nouvelles qui s'annoncent pour une nouvelle année au top, j'avais pas l'humeur en phase.
On a des fois des jours sombres sans savoir pourquoi, des jours où on veut rester au lit, sous la couette, avec rien d'autres que son oreiller fétiche et des bédées pis des livres et de la musique mélancolique, tu vois bien quel genre de jours j'veux dire.
Les jours où même si le soleil brille dehors, tu veux traîner en pyj avec des chaussettes dépareillées et pas d'coiffure, les jours où t'avales le ptit dèj du bout de la lip sans aimer le café ni trouver suprême l'odeur du pain grillé. Ce genre de jour où tu regardes les gens que t'aime avec un oeil vide et tu te dis Pfff, tu te dis Mouais, tu te dis Bof. Alors que tu sais que tu les aimes. Pour de vrai.
Ça faisait plusieurs jours que j'étais d'une humeur bougon, et que j'faisais faire les montagnes russes des sentiments à mon a., çuilà qu'a sa majuscule dorée en début de nom, çuilà qu'a les réserves d'amour pour toute la vie jusqu'à des siècles futurs où les ipad feront micro-ondes, çuilà qui sait m'flanquer des sourires dans les veines même quand j'ai une tête des six pieds de longs et un regard nuageux, tout ça.
J'sais pas si y voyait trop mes humeurs maussades tellement il a le bonheur vissé au corps çuilà, mais je te jure que je voulais parfois me battre de pas lui montrer plus les grands sentiments que je ressentais, même avec mon mauvais karma de ces jours-ci.
Et puis tu sais, j'avais franchement aucune raison d'être triste.

Pour me changer les idées, je repensais à des choses belles, mais ça changeait pas grand chose en vrai, je sais pas pourquoi. J'avais besoin sans doute d'un grand coup d'frais, d'un grand coup d'neuf, sauf que je l'avais déjà eu mon grand bol d'air et que j'en voulais encore. Alors quoi ?
Chais pas.

Y a des fois t'expliques pas, tu subis une humeur qu'a zéro raison d'être, qu'a zéro racine à arracher dans ton coeur, qu'est venue là comme un nuage devant l'soleil des jours tranquilles, et tu peux seulement attendre l'éclaircie en te disant Bordel j'ai pourtant tous les meilleurs trésors du monde alors quoi ?
Bah rien.
La météo des sentiments ça s'commande pas on t'l'a déjà dit.

 

mardi 17 décembre 2013

Septembre


Un texte pour le numéro 13 de Cohues


 Ana Kras


Septembre,
ça a d'la gueule nos allures dépenaillées
à la terrasse du troquet
nos douze bières bien à l'aise
et nos mains noires
- noir de la vigne
noir de l'ivresse.

On sort tout droit des champs
avec sur nos visages des traces
de sucre et de soleil
du jus des raisins que nos bouches
ont croqué à pleines ventrées.
On était comme un Van Gogh, tu vois
barbouillés, paysans, rudes et magnifiques, je te le dis.
Septembre, les papillons estivaux
se meurent et tombent
comme des feuilles dans le vent
et nous ne rentrons pas au bercail.
On veut en découdre encore
avec la terre
avec le vieux temps, les vieilles gens,
on a de l'élan pour ça,
on a de l'élan.
(Et les sangliers sont lâchés).

Ils viennent nous voir, les vieux
ils bombent le torse comme des coqs moustachus
ils grondent la voix et fronce le sourcil
et lèvent le poing
poing de leurs mains épaisses et rugueuses
faîtes pour flatter les chiens
faîtes pour débusquer les champignons
et tordre le cou des grives et poser des pièges
et abattre un animal avec un fusil.
Là.
Le vieux temps,
beau et misérable et mystérieux,
qui sent la terre et la soupe et le sang.
Ils viennent voir
la peau des vendangeuses dans le soleil
et les grappes charnues de la vigne
et les cuves où travaille le raisin.

Septembre, on mange
la nuit qui s'avance
et l'ombre des oliviers près des flammes
prêtes à lécher le ciel fiévreusement.
Les papillons de jour sont morts
ne restent, dans les recoins
que ces bêtes ailées
sombres et mystérieuses
voletant contre le cabanon
haute silhouette découpée dans la nuit.
Là, entre les pierres centenaires
à plusieurs dans les lits
on se prête les verres
et les cigarettes
et les bouches pleines de baisers
quelques caresses fugaces
qui remontent vaguement
jusqu'aux ventres
une mélasse de corps et de peaux
et de cheveux entre mes doigts;
dans le creux du genou
un souffle nouveau,
inconnu et qui tremble,
à petits coups lampés
papillons noirs et lie
de mes nuits
de septembre. 

 

dimanche 1 décembre 2013

Bref, la plus n'importe quoi








Ça fait deux fois en une semaine que je lis des trucs vraiment bien sur la patience, le genre de trucs que j'voudrais avoir écrit tellement ça dit ce qu'on a dedans, des choses de tous les jours avec des bouts d'nous éparpillés au quatre coin du globe vu que les deux textes en question sont de Montréal. Quand tu lis ça, ça t'fait des beaux voyages dans la langue française avec des crisse et des pantoute, si tu connais pas t'as qu'à aller les lire toi aussi, ça se passe pis.
Bref je lis ça en attendant, en usant de patience moi aussi. Je m'esquinte les yeux à lire les mots-étincelles de ces filles, en attendant de sortir le soir et j'ai mis ma jupe qu'a des yeux, j'l'ai trouvé tellement bien cette jupe dans le h&m, t'sais on dirait l'oeil de Nadja, vraiment surréaliste, j'ai du Breton sur les fesses et les cuisses avec ça. Et pis ça fait dire à certains hommes galants T'as des beaux yeux sans me regarder droit dedans, juste ils sourient un peu en coin, surtout quand ils voient mon air incrédule vu que j'oublie toujours ce que je porte, alors la jupe-oeil j'y pensais plus et ça aurait été tellement déplacé qu'il me parle vraiment de mes yeux, vu que c'est un homme si classe et si courtois. J'étais vraiment comme une nouille avec mes grandes jambes dans mes collants polaires au top, juste l'air de pas piter ce qu'il me disait, ça fait marrer les gens autour pis lui aussi au moins.
Bref j'ai cette jupe-là j'la trouve tellement pratique, un peu comme un jean mais version oeil et court et noir (pas du tout jean juste rapport au confort en fait), genre d'habit que tu mets tous les soirs si tu peux mais vient un moment où tu te dis j'devrais quand même changer d'habit. T'as pas vraiment envie mais t'y penses et alors tu prends un autre habit et ça devient ton chiffon fétiche à la place, jusqu'à ce que tu te dises encore j'devrais quand même changer d'habit, bref, truc de fille. Exactement comme la conversation vraiment niaise mais parfaite que j'ai eu hier sur les collants polaires au top-de-la-chaleur mais qui font des grosses cuisses, tu sais ça, quand on s'regarde les jambes avec un œil circonspect, on cherche à savoir si vraiment l'épaisseur de rab se voit, on hésite à avoir chaud juste pour être fine des cuisses, c'est vraiment pénible l'hiver pis d'être une fille.
Peu importe ce jour-là j'avais opté pour les polaires vu que j'étais malade depuis au moins un mois avec toux, nez qui coule et tout l'bazar, je f'sais peine à voir avec mes yeux cernés et les réveils à 3h du mat, et le plus-d'-sommeil à cause du dez bouché, c'est braiment le début de l'hiver et quand je respire avec ce dez-là qu'est tout plein, ça b'fait une respiration d'enfance de chaque début d'frimas depuis toujours, avec les mouchoirs sur la table à côté du lit pis les livres qui s'empilent tellement j'ai plus l'goût même pour ça -lire, pis les pshhhiit pour nasaux qui piquent l'intérieur du nez, pis les regards pitoyables aux gens autour de moi, typiquement mon amoureux mais il les voit pas ( pas trop) vu qu'il est malade itou: on s'embrasse goulument le microbe buccale.

Et pendant ces duits blanches là je repense à toutes les fois où j'étais malade dans mon lit depuis la naissance et je trouve qu'il y en a un paquet, je me demande toujours un truc dégueu, ça vient d'où tout ce qu'on mouche tous les hivers, on dirait le tonneau des Danaïdes ça se finit jamais jamais jamais. J'attends que ça passe avec grand renfort d'huile essentielle qui gratte l'intérieur de la gorge pis tu trouves que ça pue, quoi disons ça sent fort, pis ma mère trouve que c'est pas des vrais médicaments et elle doit avoir raison vu que je suis malade depuis un mois.
Aussi les antibio n'avaient pas suffit parce que quand même je suis allée chez le médecin, il m'a donné de la cortisone en me regardant le dedans de la gorge, il a fait Oula mais ça va pas du tout j'ai fait « Hgneuchai » avec la bouche ouverte et langue qui sort, pas pratique pour causer il a dit Fermez la bouche maintenant.
Bref, tu sais là, quand tu te dis toujours Dans trois jours c'est fini pis que trois jours après tu penses Bon ça va quand même un peu mieux pis en fait ça dure ça dure ça dure. J'en suis là fin novembre bientôt décembre, en plus j'ai les yeux qui brûlent constamment pour plusieurs raisons:
petit un je suis balade donc oui ça pique les yeux genre moutarde-du-regard quand tu crois toujours que ça monte au nez mais il se passe jamais rien ça reste bouché.
Petit deux bah les nuits blanches comme j'ai dit avant.
Petit trois les heures et les heures devant l'écran pour cause de reprise d'étude (même le docteur a vu, il a dit « vous êtes étudiante, vous voulez un mot ?, Salut j'ai 16 ans dans mon grand corps!).
Alors oui les yeux déglingués sur les polyco pis l'ordi toute la journée pis même le début du soir quand j'attends pour sortir hop, qu'est-ce que je fais, je lis des bouts de mots de filles qu'ont les cuisses fines et qu'écrivent depuis l'autre bout de la terre pis je raconte comment je suis malade voilà, pas trop d'intérêt peut-être mais je voulais partager ça, parce que ça fait quand même un mois, faut se soulager la pensée quand on lessive des mouchoirs depuis tout ce temps.

Mais donc ce soir un peu de glamour steuple, ce soir un peu de paillettes et de jupe courte sur collants polaires, un peu de regards pas rougisrougis d'mouchage: rougis d'fumée dans la faune nocturne qui s'avance pour se serrer les corps sur la musique, pour se toucher le creux des côtés là où ça fait l'angle, la taille fine dans la paume de main, on s'regarde le dedans avec de la musique dans les peaux, on croit que la nuit est unique, on roule des cigarettes lentement pour savourer l'attente de quand on va les fumer dehors pis aussi fait froid dehors. La nuit blanchit les herbes maintenant alors on est pressés ET pas pressés de sortir, les deux à la fois.
Les deux à la fois pour danser avec certains garçons aussi, les deux à la fois pour manger un par un les chocolats qu'un de ceux qui sait plaire aux filles à mis dans ma poche en secret, juste je l'ai vu tendre la main vers mon manteau pis quand j'ai plongé ma propre main dedans, plus tard, yavait des chocolats, tu vois si tu veux plaire à une fille tu peux lui faire ça, ça fonctionne bien. Peut-être y voulait pas plaire d'ailleurs, peut-être il voulait juste être gentil, genre de garçon cool qu'est tellement adorable avec ses copines que t'es obligée de l'aimer même si au fond tu trouves qu'il est peut-être infernal. (Pour d'autres choses que le chocolat j'veux dire.) Y'a des gens qui savent se faire pardonner par avance.

Bref, voilà, j'attends avec ma patience et mes chocolats et mes yeux qui brûlent de voir la nuit, mes yeux plein de la braise des jours passés à lire des milliers de pages et à me demander pourquoi Ronsard est un tellement un héritier de Pétrarque et pourquoi Proust avait une moustache et c'est quoi le vrai nom de Voltaire -steuple.
Voilà. 


dimanche 24 novembre 2013

Les jambes de géant






Le type avait un air dégingandé avec ses grandes jambes cagneuses comme si c'était pas les siennes tout à fait. Je l'avais vu d'assez loin parce qu'il était plus grand que les autres et qu'il avait une tête de pas-tout-à-fait-là, une tête qu'à l'air de causer aux avions et aux fourmis, une tête d'ailleurs qui m'parlait d'amour facile, que ça serait facile de l'aimer j'veux dire. Je sais pas pourquoi y'avait sa mâchoire qui m'avait parlé tout d'suite, comme un message éclair entre elle et mon cerveau, le côté coeur du cerveau, je pense. Sa mâchoire carrée avec une barbe jeune-vieille, une barbe d'homme-enfant, pis ses grandes jambes élastiques mais noueuses -paradoxe.
La première fois que j'l'ai vu y'avait foule autour de nous, c'était pendant c'festival où je bossais avec ma copine de jais, celle qu'a les ch'veux soyeux comme dans les pubs schwarzkopf et qu'a ses yeux déliés, étirés vers les soleils. J'dis ça parce que j'étais un peu amoureuse d'elle, comme d'une fille qu'on aimerait bien être éventuellement parce qu'elle était tellement belle et cool et jamais timide, elle était simple, brute comme une pierre sortie de l'eau et elle mixait dans les clubs parisiens où tu danses jusqu'à l'aube tu vois, et je suis sûre qu'elle pouvait baiser dans les toilettes sans que ça soit vulgaire. Je suis sûre que l'amour dans les chiottes avec elle ça pouvait être beau et glorieux comme une scène antique de gladiateurs qui tombent les armes.

Elle était vraiment tout ça à la fois. On était parties bosser quelque part dans un coin perdu, faire un festival avec des groupes comme La Rumeur et Max Romeo. On servait les repas des groupes qu'étaient invités et on allait aux concerts à tour de rôle avec les aut' gens de l'équipe. Le soir on apportait de la vodka à certains et à cause de ses cheveux tellement lisses et de sa façon de dire « j'ai ta vodka mec », on s'faisait inviter à boire des coups toute la nuit.

Ce soir là quand on est allé voir si tout était ok pour les Rubin, on s'attrapait les mains dans le noir parce qu'on y voyait pas à deux mètres et que ni elle ni moi on avait d'lampe. J'aimais ça tenir sa main qu'était toute fine dans la mienne, et je faisais ce que je pouvais pour pas regarder son épaule qui débordait du tee-shirt trop grand qu'elle avait. Elle portait toujours des fringues un peu lâches qui laissaient voir ses os fragiles et longs. Mais bref on avançait comme ça, avec la peau des bras qui s'touchait, et pis elle a toqué à la porte du camion des Rubin. On les entendait rire à travers les parois et la porte entrouverte et la lumière orangée a fait plisser nos yeux, même les siens qui le sont déjà.

Ils avaient visiblement besoin de rien, vu toutes les bouteilles qu'étaient sur la table, mais ils ont dit entrez, venez, vous êtes du staff vous êtes sympas de prendre soin des gens, vous êtes sympas ils ont répétés en voyant nos mains qui s'touchaient.
On est monté et en une demi-seconde j'ai vu la mâchoire du type, avec ses jambes repliées dessous. Son menton touchait presque ses genoux tellement il était grand, même assis tu vois. Le genre de grandes jambes rangées dans un fute velours que t'a envie de toucher pour voir si c'est doux.
On s'est assises avec eux, et ce type là me regardait dans le fond des orbites tellement fort que j'détournais la tête à chaque instant, sinon j'aurai plus rien vu d'autre que ça, ses yeux fixés sur moi. On peut dire qu'il faisait pas dans la finesse, mais j'étais pas surprise vu que déjà sa mâchoire m'avait captée, même de profil au milieu de la foule. Y'a des fois comme ça où tu sais qu'il va t'arriver un truc, une rencontre, tu l'sens comme une force irrémédiable, et t'as même pas besoin de t'presser pour faire une semi-drague avec tes yeux qui deviennent pétillants, ou tes mains qui s'agitent pour capter l'attention quand tu parles, non non, tu peux rester bien tranquille sans causer, tu sais que ça vient quoi qu'tu fasses.

Moi j'ai pour politique de faire comme si de rien n'était dans ces circonstances, de prétendre que pas du tout, j'ai pas repéré depuis le début les atomes crochus. Peut-être c'est de la pudeur, peut-être de l'hypocrisie, peut-être juste une façon de protéger les sentiments. Je crois surtout que ce que j'aime, c'est voir venir. Voir s'approcher la rencontre comme on regarde venir la pluie, du haut d'une montagne. Tout à coup le paysage est transformé, les couleurs s'estompent et se mélangent, la cime des arbres s'agitent comme une mer verte et grise entrecoupée de ciel. Y'a des rencontres qui sont comme ça, je trouve. Qui sentent la pluie et l'orage et la bourrasque, et tu sais que tu vas finir trempé au bord du chemin, et que la nuit sera pas loin de tomber. Y'a quelque chose de dangereux dans ces rencontres-là, et une adrénaline qui monte dans le creux du ventre.
Du coup pas besoin de se presser. Je faisais ce que je pouvais pour rester impassible. Je repensais vaguement à mes cours sur le stoïcisme, et à ce qu'il fallait de détachement pour prétendre pas voir la brûlure de ses yeux.

On est resté là quelques temps, et puis j'sais plus qui a voulu aller faire un tour. C'était l'été, y faisait chaud même dans la nuit. Dehors les gens buvaient, et on entendait au loin les bruits de tous ces êtres dans les tentes, les portières de voiture qui claquaient, les chants, les ronflements, les bruits de bouteilles qui s'entrechoquaient. La nuit assourdissait l'écho des concerts dans nos esprits.
On a marché un peu, pis le type a forcé ses grandes jambes à suivre mon rythme, et à chaque pas son bras touchait mon épaule. Il disait rien, tandis que je parlais sans arrêt pour continuer de faire comme si. Mais je savais que c'était complètement foutu. (Que j'étais cuite.)
Les autres ont continué à marcher quand il a tendu le bras vers un chemin qui partait dans la forêt, -bon ok c'était plutôt un bois minable de pas grand chose.
Il s'est avancé dans cette direction pis m'a regardé sans rien dire, il avait un regard en forme de lenteur qui m'a tourné la tête tout à coup. J'regardais mes chaussures pis les arbres autour en marchant, il a commencé à parler, de musique surtout, vu qu'il connaissait que ça, il a dit. Il sentait la laine vieillit, qui râpe un peu mais qu'est douce quand même. On a marché pis on s'est assis, pis on s'est allongé. Après quoi il parlait de tout pis moi de rien, j'avais plus aucun mot à lui donner, j'avais plus rien à lui donner d'ailleurs je savais plus trop ce qu'il voulait de moi, il touchait même plus mon épaule, il restait lointain, et j'osais pas le toucher moi, alors que j'aurai vraiment voulu maintenant. On a dormi là dans les herbes sèches, entre les racines.

Y'a des fois comme ça où t'as le goût de quelqu'un, mais tout va de travers, il pourrait se passer un truc mais on reste sur des îlots séparés qui s'éloignent l'un de l'autre, et la voix porte plus nos paroles. C'est ça que j'sentais ce matin là, en repoussant la terre du plat de la main, sur mes habits. Même le chant des oiseaux était sonnait faux, et y'avait rien pour me réconcilier avec la vie. J'suis partie à reculons, en surveillant son sommeil. J'voulais surtout pas voir ça, ses yeux s'ouvrir pendant que je le plantais au milieu du bois. J'avais une impression de cendres et de braises éteintes dans la bouche.
Ma copine a rien dit, on a recommencé elle et moi à servir les repas.
Pis je l'ai vu soudain s'approcher très frontalement, au loin. Il avançait droit sur moi, avec toujours ce regard fixe qui me rendait timide comme un dimanche en jupe plissée, je savais pas où mettre mon corps ça faisait vraiment peine à voir ce ridicule moment de gêne. Il a fait un sourire avec seulement la moitié de la bouche, il a mis son bras de géant sur mon épaule et je voyais son visage en gros plan se rapprocher du mien. Il a fait comme un brave animal en frottant sa joue sur la mienne pis il a léché l'endroit du cou où naissent les frissons en agrippant mes cheveux, y faisait soudain 52° dans mes habits et mes mains ont cherché sa chaleur, juste le bout des doigts sur le bout de sa peau, entre le fute et le tee-shirt, c'était si doux, je voulais rester là pour toujours avec mes paumes de mains sur son ventre, l'attirer contre moi avec ses lèvres en demi-lune entrouverte, je sais pas combien de temps on est resté à se caresser les nuques et les ventres. Tu sais, quand tes sens se brouillent là.

Après ça, ça été une semaine de cuivre, de guitare et de grandes jambes entremêlées aux miennes, dans l'camion, dans l'bois, dans une tente, dans les couloirs du festival, ses doigts connaissaient par cœur le chemin sous mes habits. On avait pas tellement besoin d'paroles pour s'attraper les corps et se chevaucher les sexes, il s'accrochait à moi comme à un arbre, et je tenais sa belle tête de géant entre mes mains. Ce qu'était bien c'est qu'on avait pas besoin d'amour non plus. On était juste là, contents de se frotter l'un à l'autre autant que possible, de se manger les silences épais en se cajolant les ventres, les seins frémissants, les jambes de géant sous sa tête d'ailleurs, qui parle de musique et de voyages.

Et puis il y a eu la fin de la semaine et il a fallu partir.
Et puis on s'est jamais revu, voilà.



dimanche 17 novembre 2013

Boï

Texte paru dans la Revue des 100 voix.


Bartabas




Boï était déjà un vieil homme quand je l'ai rencontré, un vieux gitan à la peau tannée, aux cheveux longs et noirs toujours attachés en queue de cheval qui retombait sur son dos, habillé le plus souvent en noir ou en blanc. Il tenait un théâtre équestre formé de plusieurs chevaux, un noir Diablo, un blanc Locko, et Toumaï, l'étalon fou qui tapait dans son box comme un forcené enchaîné.

Le campement se tenait au bord d'une route nationale. Des roulottes en bois, une yourte, une arène pour les chevaux, et les boxes. Pas une caravane. Boï était un gitan des temps anciens. Il racontait toujours un tas d'histoires, c'était difficile de démêler le vrai du faux, mais je l'aimais avec ses contradictions et ses principes de vieux qui a tout vu de la vie, et de la mort aussi.

Un jour il me demande : « Tu as confiance en moi, Fille ?
-Pourquoi Boï?, je réponds.
-Je veux que tu entres dans l'arène avec Toumaï, l'étalon sauvage. »
Boï m'avait vu roder autour des chevaux, et il aimait me faire aller dans l'arène avec Locko. Je montais debout sur son dos blanc, et ça rendait Boï heureux de me voir là, perchée sur son cheval, à faire mon numéro en rond sur la piste. Mais Toumaï c'était autre chose. Il avait de la fureur dans le regard.

« Tu as confiance en moi,?, il répète. »
Et bien sûr j'avais surtout zéro confiance en Toumaï, mais j'ai senti pousser dans mon ventre une fierté du fond des âges, vu que, moi aussi je viens de loin, d'une famille qui parle aux chevaux, et le sang de mes ancêtres a bouilli dedans moi.
« Je vais le faire, Boï, j'ai dit avec bravache. »

Il a rit et puis :
« Un jour quand j'étais encore un petit enfant, mon grand-père m'a fait monter dans un arbre, sur une branche haute, vachement haute pour mon âge. D'en bas, il m'a tendu les bras, et il m'a dit:
« Tu as confiance en moi, Fils?
- Oui, bien sûr Grand-Père.
- Alors saute! ».
    J'ai sauté. Mon grand-père s'est retiré et, une fois que j'étais par terre, écrasé au sol, il m'a dit:
    « Ne fais confiance à personne Fils, pas même à moi ».
    C'est la meilleure leçon de ma vie, Fille.»
Il s'est levé et, avec son sourire énigmatique il me dit encore: « Viens, dans l'arène maintenant ».

Et il a ouvert la porte du boxe en criant dans sa langue des mots secrets à son cheval qui se cabrait et fonçait droit sur moi, prisonnière du cirque de bois.