mercredi 19 juin 2013

J'ai les g'noux qui collent




Anna Morisini



J'ai les genoux qui collent
et des yeux qui piquent comme brûlés
c'est l'été, mets tes lunettes noires
pour chausser la fraîcheur
sur tes yeux
c'est l'été faut pas s'embrasser sinon on jute
sauf de loin ça on peut.
Y'a tout qui ruisselle de soleil le ciel est jaune
qui éclabousse nos yeux brûlés
y'a tout qui brûle, les herbes les arbres les bêtes
elles se couchent dans les ombres
haletantes
pantelantes
elles ont les yeux qu'implorent et qui se ferment doucement
- c'est la folie chez les mouches.
Y'a tout qui colle
la peau des cuisses
la plante des pieds sur le carrelage
faut surtout pas monter dans les voitures
sinon tu brûles
la ceinture colle ta peau pas cachée du torse
au-dessus des seins presque pas cachés
sous les tee-shirts qui couvrent pas trop-trop: c'est l'été.

Y fait trop chaud pour se caresser les corps
on est comme las, languissants
on veut se saouler de jus d'fruits froids
on veut tout froid
on se touche pas de tout le jour
avec nos corps presque-pas-d'habits
dans la maison
derrière les volets mis en cabane
je vois ta peau un peu mouillée
toute nue, ta peau
le soir on devient fou
dès qu'y fait frais
on se jette l'un sur l'autre
avec des frémissements affamés
on s'empoigne se chevauche se mélange
on se mange les peaux salées de la journée
pis sous la douche -les deux
avec les cheveux qui coulent froids sur la nuque et le dos.

C'était le temps où on faisait des cartons
on empilait dans des caisses et des sacs et du papier kraft épais
on empilait nos vies là-dedans, tout bien plié rangé dans l'ordre
c'est dur les cartons l'été
faut du courage pour faire et défaire des piles de vie.
Tu faisais tout avec énergie
moi j'en avais zéro même pas une lichette j'te dis, quasi rien
je restais étalée sur le lit
avec des regards pour toi qu'agite toutes les choses de not' maison
j'me sentais bousculée
mais c'était bien.
J'avais encore du mal avec ça
même si j'étais contente.

J'avais du mal à cause des autistes
y m'avaient comme fendillé le cœur avec mille radicelles et des lianes autour des chevilles
pour me retenir auprès d'eux.
Ça m'faisait des larmes là, dans les yeux côté coeur
quand j'y pensais
alors j'essayais de pas trop penser.
J'essayais -à la place- de tout bien expliquer à celle qu'allait me remplacer auprès d'eux
elle voyait bien que j'avais la marée montante jusqu'aux fenêtres
elle disait rien sur ça
elle avait une lumière dans les yeux que j'trouvais rassurante -pour les autistes.
C'était pas facile de lui expliquer
en 6 heures toute la vie depuis 2 ans et demi avec eux
j'avais la voix qu'allait trop vite pour tout dire d'un coup, pour rien oublier
pour qu'elle ait tout dans la tête même si elle capte pas tout tout d'suite
Je voulais la rendre forte
avec mes mots
qu'elle soit toute gonflée de mes 2 ans et demi
je voulais tout lui verser dans l'âme -ce qu'elle pourrait prendre.

Pendant ce temps tu continuais de découdre la maison avec notre vie dedans.
On s'chicanait pour savoir qui c'est qui met le plus de bazar dans les coins
t'étais bien arrogant pour dire que c'était moi et à l'aise encore.
Tu faisais des listes
(exagérées)
de tout ce que je laisse traîner
et j'admets ici -chose que je dirais jamais devant toi
que t'avais pas toujours tort.
Y'avait, c'est vrai, des tasses pis des p'tites cuillères pis des papiers pis des stylos pis du bric à brac pis des fringues pis des livres en PAGAILLE
chaque fois que tu soulèves un truc chez moi y'a un autre truc en dessous, c'est la vie.
J'sais pas ranger sauf chez les autres.
Chez les autres j'fais toujours tout prop' et bien plié.

T'avais la vie dure pour faire les cartons avec c'bazar
tu m'faisais quand même des surprises de Noël en juin-soleil-chaud
avec des tas d'habits pliés et rangés sur le lit
que j'avais pu qu'à mettre dans les cartons
des petites piles pleines de couleurs textiles, même les culottes
tu trouvais une place spéciale pour elles
t'étais comme au top du pliage de dessous
et j'avais pu qu'à les ranger quand je rentrais.

Le soir
y'a la nuit qui venait avec lenteur
par touches secrètes
par étapes, et discrète
et nous
avec nos bouches en ventouses légères
nos mains qui se charpentaient les peaux
pis nos jambes et nos bras et nos cuisses qui se caressaient
pis qui devenait dur
pis qui devenait mouillée.
On s'enroulait des lianes solides, vertes et jaunes
autour de nos ventres ondulants

j'avais les cheveux qui collaient à tes cuisses
quand j'me penchais sur toi
c'est l'été. 





?

dimanche 9 juin 2013

Le vent dans les voiles




 
La nuit tes rêves faisaient une onde mauve et verte et mouvante sous ta peau, je me demandais qui tu es derrière le rideau tiré de ta paupière, quand tu dors, au fond fond plus profond.
Je te regardais avant l'heure du réveil, je voyais la faune de tes rêves danser sous ta peau comme une jungle qui se balance, le jour se lève toujours trop tôt qui les bouscule et tu te tournais au fond fond plus profond du lit, enseveli sous les oreillers.

Au chant du réveil j'avais les yeux qui voulaient pas s'ouvrir à cause de la fatigue -même le matin- et je sortais du lit comme un automate avec des restes de sommeil et de songes dans les creux de la peau, autour des lèvres, des clavicules, des genoux, de l'aine. C'était dur de mettre des habits par-dessus. Tandis que les tiens dansaient encore, mes rêves à moi repliaient leurs grands cous pour se ranger sous les tissus, ils ébouriffaient leur crinière d'argent et se lovaient sous les jeans et le soutien-gorge, ils se mettaient les uns aux autres le doigt sur la bouche et dans les oreilles pour pas voir la journée s'avancer, la journée de travail qu'est le rouleau compresseur de nos rêves à tous.

Des fois chanceuses tu te levais avec moi et tu préparais le café. J'aimais ça quand je t'entendais ouvrir la cafetière, enlever le marc de café et rincer pis remettre. Allumer la plaque et poser dessus; ça chauffe et on va entendre le bruit bientôt. La cafetière qui rugit j'aimais ça, quand tu t'affairais gentiment dans la cuisine avec ta nudité du matin, je pouvais passer derrière toi en douce croquiner une fesse, la tienne ronde dans ma paume -mille fois mieux qu'une tartine. T'avais zéro habit pour te protéger la peau contre mes dents et ta peau c'est meilleur-p'tit dèj-du-monde.
Mais le plus souvent je me levais seule avec la radio qui disait des mauvaises nouvelles par exemple des trucs de crise économique qu'en finit pas -crise perpétuelle du système- pis d'assassins évadés, je me disais bonjour le matin, pis j'éteignais, juste je voulais entendre la chronique de celui qui conclut toujours par « le ciel vous tienne en joie », à chaque fois ça met un peu de baume au cœur avant de s'avancer dans le monde en pagaille. Pis des fois j'avais envie de rien, juste de silence et d'un livre, comme ça je vis des aventures avant le quotidien des huit heures par jour.

Ces matins-là, dans la salle de bain, je lançais des regards de biais à ma jumelle du miroir, j'avais pas spécialement le cœur à lui faire des mines coquettes ni des grimaces, ma tête avait toujours un air surpris que je lui impose ça, d'avoir une heure pile pour se lever, pour manger, pour t'embrasser pis partir. Ma tête dans le miroir me regardait avec une question à la bouche : t'es-tu pas bien follette, dis, de pas rester chez toi pis faire des trucs que t'aime le plus au lieu de ça ? Au lieu de ça: partir et travailler long comme trois bras et un jour de pluie.
Je fermais les yeux pour pas voir cette question en face, et puis je fermais la porte avec toutes les clefs, la clef de la maison, la clef de nos nuits, la clef de tes paupières et la clef de mes rêves. Des clefs pour les choses les plus précieuses que j'ai.

Des fois avant que je parte tu attrapais mon bras, tu m'attirais dans ton feuillage assoupi, dans les oreillers, et nos respirations s'emmêlaient. Mes rêves pliés en quatre prenaient une inspiration délicieuse et expiraient lentement, ma peau sous les vêtements avait son grand frisson – c'était l'ombre et la lumière de ta jungle au petit jour. Ton bout des doigt retroussait mes bouts des seins qu'étaient pas trop heureux d'être emmaillotés.
Après ça j'avais du retard, fallait qu'j'parte vite, démarrer la voiture et s'en aller à toute berzingue là où m'attendaient certains fous qu'étaient pas les pires qu'on croit -mes autistes aimés.

Je sais pas comment c'est les matins dans la vie d'un autre mais juste: penser à toi sous les draps pis mes rêves pliés dans mon cou sous les habits, ça va, c'était doux. Y pouvait m'arriver les pires trucs après ça, j'avais du vent dans mes voiles pour aller jusqu'au bout du jour.



dimanche 2 juin 2013

#3 - Les gravillons




# 1 - Trophallaxie et voiture jaune
# 2 - Si sacrée sale





Mon sac à dos qu'était plus large que moi gisait par terre tandis que je cherchais la clef pour ouvrir la lourde porte de l'immeuble dans lequel j'habitais à cette époque.
Quand j'ai ouvert on était trois à s'engouffrer dans le vestibule qu'avait un joli dallage et des plantes vertes hautes comme des palmiers. C'était un joli vestibule dans Paris j'l'aimais bien, même si j'habitais au sixième étage ce qui faisait haut surtout avec nos sacs et tous les kilomètres qu'on avait dans les jambes, depuis le Portugal. Inutile de préciser qu'yavait pas d'ascenseur.
Je crois bien que ce soir-là on avait dormi les trois dans mon minuscule studio de bonne qui faisait 12m² au garrot mais qu'était bien belle quand même. Je l'aimais surtout pour son parquet et pour la cour minuscule que je pouvais voir en me penchant à la fenêtre.

Dans la cour yavait mon vélo multicolore que j'avais volé un jour devant un gendarme, on était les deux avec une amie on avait mis des jupes et elle des chaussures brillantes, pour voler un vélo faut s'habiller courtoisement. J'avais pris une scie à métaux de mon grand-père pis j'avais scié l'antivol du vélo pendant que mon amie faisait le guet, des gens voulaient nous aider je disais que j'avais perdu les clefs, des hommes costauds voulaient scier pour nous, ils avaient l'air de compatir à la difficulté de rompre la chaîne, au bout d'un moment on avait réussi et j'étais contente du vélo, c'était un vélo garé devant ma fac je passais tous les jours devant pendant des mois il bougeait pas il était vieux et peint en plein de couleur, un jour j'ai dit je vais le voler tant pis vu qu'il bouge jamais peut-être son propriétaire est parti pour Tombouctou. (Si tu as eu un vélovolé multicolore un jour je m'excuse si tu donnes ton adresse je t'envoie une surprise pour me faire pardonner, pis tu vois quelques temps après je me le suis fait voler alors quoi c'est la vie des vélos multico ils sont trop jolis voilà pourquoi.)

De mon studio j'aimais aussi les pigeons. Ils venaient caracoler et se séduire sur le rebord de ma fenêtre, j'ai toujours eu un faible pour ces sales bêtes, leurs pattes atrophiées me remplissent de pitié surtout à Paris et à Marseille où ils ont l'air toujours malades ou dépressifs -ceux des villages sont comme des tourterelles à côté.

Ce soir-là avec nos sacs à dos en vrac au milieu de la chambre c'était bizarre de se sentir enclos dans les murs d'un studio nous les trois qu'avions vécu des longues semaines à la belle étoile et sur les chemins, mais c'était le retour de voyage et heureusement qu'on était les uns contre les autres pour supporter le bruit dans le métro et les voitures furieuses et les passants aux yeux vides et le manteau lourd du quotidien qui retombait sur les épaules bronzées qu'on s'était façonnées tout l'été. On avait encore les goûts de figues et de miel dans la bouche et de la poussière sur nos pieds mais fallait secouer tout ça et reprendre la vie là où on l'avait laissée en partant.
Mon amoureux de voyage il avait pas ce genre de problème vu qu'il pouvait partir n'importe où n'importe quand, il avait de la nostalgie mais pas vraiment de tristesse de revenir, d'ailleurs quelques jours après ce soir là, il m'a serré contre lui pis lui et son sac à dos je les ai plus vu pendant longtemps. Ça faisait du vide et du silence de plus jamais entendre sa guitare dans mon sixième étage et j'ai essayé de faire comme si ça comptait pas trop, de pas s'écrire ni se téléphoner vu qu'on était libres comme des goélands voyageurs, mais j'attendais en secret de ses nouvelles. C'était une politique à lui de pas se contacter toujours, et au lieu de pas-toujours c'était plutôt même jamais.

Il y a certaines libertés qui peuvent faire des fois des mini-plaies aux gens, comme quand tu tombes sur le bitume ou les gravillons et que ça rappe ta paume des mains. C'est pas d'la vraie douleur, tu vas quand même pas pleurer, mais chaque geste t'y penses parce que ça te gène les picotements de mini-plaies. Moi j'avais ça dans le plexus à cause de sa liberté de pas m'écrire. C'était pas grave, c'est ça que je me disais et aussi j'avais trop de fierté pour dire que les gravillons peuvent faire mal quand même.

Mon amie-mocassins elle restait près de moi et du silence qui s'installait dans mes os, elle disait pas un mot, elle penchait ses regards obliques et je crois qu'elle voyait bien que j'avais des difficultés à revenir dans Paris, dans la vie d'avant l'été. On a repris notre amitié-fille qu'était bien cabossée et on a essayé de déchiffonner les amertumes et les absences, yavait d'la distance entre nous. C'était pas fini-fini mais la fêlure s'voyait quand même.
On a continué comme on faisait avant, de se laisser des messages à la craie sur les trottoirs, d'inventer des jeux dans le métro pour les passants, de peindre des arbres et des oiseaux sur les pubs géantes, de raconter des histoires dans des cafés, de tomber pour de faux amoureuses des mêmes garçons, de faire des plans de Paris en suivant les graffitis, quartier par quartier, de danser toute la nuit même pas saoules sur les quais de la Seine, de pique-niquer sur les toits, d'organiser des repas d'quartiers dans les squats-amis, bref, on a continué la vie mais ça suffisait plus pour moi, pis on sentait bien que ça pourrait pas durer.

Je voulais
1 revoir mon amoureux de voyage,
2 voyager encore,
3 plus faire des études mais faire la vraie vie.
C'était en gros les idées que j'avais à ce moment là, que les petites radicelles sous mes pieds se détachaient de la terre pour larguer les amarres et qu'il fallait partir. J'avais peut-être lu trop de livres des situationnistes, ch'ais pas. J'avais d'la rébellion dans les veines et tous les rapports -sauf quelques uns- me paraissaient faussés.

Cet automne-là Paris était violente pour moi et j'avais le goût d'autre chose dans le cœur.
Pis l'a. de voyage est revenu, les égratignures de graviers avaient pas croûtées, elles avaient fait des petits trous dans le plexus ça laissait une trace comme une queue d'comète mais rouge sur la peau.
Y avait du bien et du moins bien dans notre histoire, mais à cause de cette empreinte sur moi je voyais juste le bien et j'voulais pas croire à autre chose comme être raisonnable faire la part des choses réfléchir et aller doucement.

Je voulais l'aventure et le voyage.
Aussi quand il a dit à sa façon Tu viens-tu avec moi pour de bon sur la route, j'ai dit oui et si on savait pas -ni l'un ni l'autre- tout ce qui nous attendait, ce qu'était sûr c'est qu'à ce moment-là précis on était les deux plus heureux dans Paris.




dimanche 26 mai 2013

#2 - Si sacrée sale







A Porto, des nuages étaient apparu au propre et au figuré.
D'abord ma copine s'entendait pas avec son copain-à-lui et ça avait créé des tensions. Faut dire qu'à la base on était censées partir en vacances elle et moi, pis qu'au final elle se retrouvait avec ce gars qu'elle aimait pas, et moi j'étais trop sous le choc de mon récent coup de foudre pour voir qu'elle allait pas fort. Je faisais que sautiller autour de mon nouvel amoureux et j'voyais plus les choses autour, jute lui.
J'étais une si sacrée sale indigne de notre amitié-fille et y'avait pu que mon soleil blond qui comptait, je voyais pas que j'la laissait sur l'bord, tout au bord extrême comme un strapontin pas confort.
Elle avait des larmes dans la gorge quand elle m'a dit qu'elle allait pas continuer le voyage avec nous qu'elle s'arrêtait quelques jours pour voir sa famille pis nous laisser seuls les deux, vu qu'elle comptait pas son copain-à-lui qu'était en fait un soûlard qu'avait fait ami-ami avec un type camé de Porto et qui nous avait planté là, bien fait pour nous qu'avons l'coeur bien sec pour pas voir nos amis qui souffrent tellement on a le coup d'foudre à rien que deux.

Bon.
Le copain-soûlard il avait même perdu son sac dans la rue, on l'avait pas retrouvé nous non plus, on l'a pourtant cherché mais quoi, un sac perdu c'est quelqu'un d'autre qui le trouve et voilà.
Bref on était plus que nous deux, avec moi qu'avait le cœur en vrac à cause de ma négligence de fille pas crédible en amitié.
C'était une amie avec des mocassins le genre que dans le métro t'as envie de suivre parce qu'elle sourit en dedans alors que tout est tellement moche et bruyant autour. J'avais écrit une fois un poème sur elle je me rappelle plus tout, ça disait juste qu'elle était faite de terre et de rubans brillants. C'était un jour où elle faisait du roller dans les rues elle était toujours en équilibre, je voyais juste ses cheveux qu'étaient immenses et qui roulaient autour d'elle à cause du vent. Je croyais toujours qu'elle tomberait, elle tombait pas, elle avait des bracelets brillants sur le poignet qui glissaient et remontaient le long du bras et des yeux limonade qui pétillaient, pas vert, marrons. Elle avait un air toujours prête à tomber même sans les rollers avec les mocassins t'façons, elle tombait jamais en vrai. Elle avait d'la vraie force au fond d'elle, de celle qui fait que t'aimes les gens et que tu les admires aussi.
Et je l'avais laissée là au bord d'une histoire d'a. et maintenant elle voulait plus me r'garder en face, sauf pour dire des choses graves qui faisaient serrer sa gorge et la mienne.

Sur ça il a plut très fort.
On n'avait toujours pas de tente vu qu'à la base c'était la sienne à elle et qu'elle en avait besoin, on lui avait rendu, c'était quand même la moindre des choses. Mon blond il rageait parce que sa guitare trouée (qu'avait une corde neuve quand même) elle avait pas sa housse imperméable et qu'alors elle serait trempée et le bois ça lui plaît pas la tremperie, et on ruisselait des cheveux et des cils et des poils des bras et des lacets pour ceux qui en ont.
On marchait dans Porto avec la pluie sur nous et la nuit qui tombait et pas d'maison ni d'amis.
On voyait, en avançant dans la rue, des gens qui mangeait dans les restaurants, je les regardais avec l'eau qui coulait de mes cils, plic ploc, ils ouvraient des grandes bouches pour mettre la fourchette dedans, pis refermaient et parlaient tout à la fois avec des regards pour le gars face à eux, ils s'occupaient ni de la pluie ni des gens qui se croient malins à voyager sans tente dans des pays inconnus dont ils parlent même pas la langue, et qui perdent leurs amis.

Finalement mon blond qu'était quand même bien débrouillé. Il avait a trouvé une maison abandonnée sur le bord du Douro (c'est un fleuve qui traverse Porto). C'était une maison avec un côté effondré et l'autre qui tenait, et au milieu il y avait un figuier géant qui poussait: ça sentait le sucre et la sueur et la pluie. On s'est mis tout nu pour faire sécher les habits et on a fait comme on pouvait un lit avec des couvertures qu'on avait. Dans mon sac y'avait deux tomates charnues et difformes qu'on a coupé en tranches comme des steacks même sans sel ça faisait un dîner pas mal après la douche. La douche de pluie et des sentiments.

Quand on s'est réveillé y'avait en fait une forêt derrière la maison et des hommes avec des casques et des combis qui nous ont dit qu'on pouvait pas rester là, il a bien fallu partir. Heureusement les habits étaient secs au soleil, on s'était serré dans les bras toute la nuit j'avais moins envie de pleurer amère.
Quand j'y repense j'avais pas été une amie très fidèle c'est vrai, mais pendant longtemps après ça je m'en voulais encore et j'avais encore envie d'pleurer juste en pensant à elle, vu qu'on s'est jamais remises proches-proches, et même encore maintenant.
(Un jour on est quand même retourné au Portugal juste elle et moi.)

Avec mon amoureux de voyage on a quitté la maison où on pensait pas rester toute façon, on voulait voyager dans le pays, pas toujours rester en ville.
Je me souviens pas de tout dans l'ordre, ça fait ça souvent, le souvenir, on a des images fortes et les liens entre les images sont floues mais bref on a rencontré des gens pis vu des paysages et on est quand même remonté vers le nord qu'est le plus beau du pays à mon sens et où j'ai retrouvé ma copine comme on avait prévu juste quelques jours de séparation -mais c'était plus pareil.

C'était beau quand même, Tras os Montes si tu peux voir ça dans ta vie c'est pas l'époustoufle comme un grand canyon c'est juste beau des montagnes et forêts vieilles et secrètes, pas fanées, vertes, un vert fort. C'est des forêts mocassins et terre et rubans.
Là-bas y a des petits vieux qui se tiennent tout le jour assis sur un banc de pierre devant leur maison la route passe à leurs pieds, ils bougent pas, ils nous regardent avec des yeux comme une pierre qui palpite, ils ont des fois des barquettes de figues qu'ils vendent cher pour les touristes, mais dans les villages isolés ils ont rien que leurs grosses chaussures pis des fois un bâton. On sait pas pourquoi, pour marcher ?
Le père de ma copine (qui savait pas que j'étais une pas digne) il nous a montré un truc à Tras os Montes, un truc des locaux qu'on montre aux gens qui viennent en visite quelques jours.
C'est simple, tu montes avec ta voiture, tu montes à plein pour être bien lourds dans la voiture comme ça c'est encore moins triché. Tu montes tu montes. Arrivé en haut, bah, tu redescends sur l'autre côté de la montagne. Il faut aller doucement à partir d'un certain endroit, tout le monde retient son souffle on sait pas ce qui va se passer et ceux qui savent retiennent aussi, ça doit être impressionnant. Tu sens que tu descends, la voiture elle roule, mais doucement.
Et puis, tout doux, elle s'arrête presque, mais la pente elle est toujours bien raide, on croit que le conducteur freine, il freine pas, il laisse aller. On trouve bizarre il dit Attends tu vas voir.
Et pis la voiture vraiment doucement mais quand même, elle monte en marche arrière. En marche arrière oui.
On savait pas conduire nous autres à l'arrière, mais on voyait bien que son père était au point mort, que la côte était raide, et que la voiture remontait, genre toute seule – GENRE!
C'est du magnétisme ils disent tous. Des savants experts font des savantes expertises pour tenter de comprendre, y comprennent pas, ya rien à comprendre, juste les voitures remontent au point mort.
Ça fait drôle dans le ventre. C'est un peu drôle aussi vu que tout le monde connaît ce truc: il y a une mini file indienne de voitures qui montent pis qui descendent doucement au point mort et on se regarde d'une voiture à l'autre, avec des yeux ronds magnétiques.

Je l'aime cette histoire de Tras os Montes parce que ça confirme l'idée que j'ai qu'cette montagne elle a quelque chose de sacré. Elle a l'air d'avoir un secret silencieux dedans, que les gens les herbes et les bêtes connaissent mais pour lequel y aurait encore zéro mot. Un mystère sans langage pour le dire. Et j'aime ça fort. 




samedi 18 mai 2013

#1 - Trophallaxie et voiture jaune






Je l'avais rencontré pendant une fête à Paris dans un squat géant qui s'appelait La serre volante, c'était un genre d'entrepôt-verrière avec plein de gens dedans tout le temps. Je m'en rappelle encore, il avait une chemise avec des carreaux de différentes tailles et surtout elle était violette et rose plutôt belle, et pis il avait une guitare, il en jouait par moment, elle avait une corde en moins et un trou, il prétendait que ça changeait pas trop-trop le son et bizarrement je l'ai cru.

On était les deux seuls dans la foule parce que ma copine avait dû partir plus tôt et que j'attendais d'autres gens qui devaient venir pis qui sont jamais venus j'ai même pas demandé pourquoi après coup, vu que je l'avais rencontré lui.

On était les deux seuls, alors quand on s'est vu, on avait des sourires en coin de rencontre qui disaient Tu veux-tu t'asseoir avec moi un brin d'instant pour causer, que ça fasse passer le temps un peu plus vite, et pis nos regards ils disaient déjà oui pour prendre un moment à deux, causer avec la guitare posée à côté et mes yeux sur la chemise elle avait un pouvoir un peu hypnotique comme les années 70's.

Je l'avais tout de suite aimé parce que j'avais dit Raconte-moi quelque chose et il avait commencé à dire l'histoire d'une fourmi qui s'appelait Renée et qui escaladait une montagne sacrée. Elle pratiquait la trophallaxie.

Je promets que j'avais pas bu grand chose quand on a dit Allez on fait les loups et qu'on a fait les loups un bon gros temps dans le squat où tout le monde s'en foutait vu que tout le monde était déjà saoules -sauf nous. On a fait encore d'autres trucs comme des dissertations orales pis on a enrubanné les gens sur la piste de danse avec un élastique géant comme quand t'es p'tit à l'école, on disait qu'on restaurait le lien social ça faisait rire ceux qui dansaient -saoules j'te dis.

On est resté là toute la nuit, à faire les fous, et on a vu le petit jour sur le trottoir bleu-gris, y avait des mégots partout pis des canettes renversées et des gens qui chantaient-beuglaient, on trouvait tout beau, même les pigeons, tellement on s'aimait bien, même l'odeur pipi d'chat qu'y a dans Paris au p'tit jour.

Après ça on a pris le métro, et vu qu'on sortait pas au même arrêt il s'est retourné sur le quai et j'ai vu ses bouts de cheveux qui rebiquaient, ça faisait comme un sourire très doux. Il a agité la main pis le métro est parti avec moi dedans, et un soleil dedans moi.

On s'était pas dit les prénoms même si on avait pratiqué la trophallaxie façon humains, juste la bouche.

Y a des semaines qui sont passées et j'en savais rien mais lui il me cherchait partout.
Quand il m'a téléphoné il a juste dit Salut c'est la fourmi tu viens-tu dans la montagne avec moi ?
Il avait demandé mon numéro à tout Paris. Les numéros de téléphone dans les squats ça s'échange pas comme ça, on s'connait pas tous bien, y'a bien trop d'gens, on change bien trop souvent de mobile pis quoi, on donne pas les renseignements d'un coup non plus.
Alors il m'a cherché un bon moment, pis même dans les endroits où il a appris que j'allais, sur les quais de Jussieu la nuit, dans mes bars à thé pis les bouibouis, les endroits où je faisais des minis-spectacles de rien du tout, bref partout.
J'sais même pas comment il a fait pour me retrouver mais il m'a téléphoné et j'ai dit Oui pour sa montagne.

La première fois qu'il est venu chez moi le matin il jouait de la guitare tout nu sur mon lit pendant que je le regardais pas, et même après quand je le regardais, ça fait que j'suis tombée bien fort amoureuse de lui. C'était le genre vraiment libre et qui s'étonne quand il voit que tout le monde a pas ça dans le ventre, un vent qui secoue tout l'être de l'intérieur.

Après ça on est parti en vacances avec ma copine que j'aimais fort et un copain à lui que j'aimais pas tellement-tellement mais quoi j'allais pas déjà râler.
Nos vacances c'était d'aller au Portugal et comme on avait zéro sous on a tout fait en stop et on couchait dehors à la belle étoile, ça va on était pas pressés, on pouvait aller doucement.

On avait un jeu que m'avait appris ma copine islandaise c'est un fameux truc pour quand tu roules longtemps : faut repérer toutes les voitures jaunes qui roulent (si elles sont garées ça match pas, faut qu'elles soient en mouvement). Pis quand t'es fort aux voitures tu peux faire les camions pis les vélos pis les motos pis au bout d'un moment ça devient maladif et tout ce qui se déplace et qu'est jaune tu le topes. Moi j'en suis aux chaussures jaunes, aux stylos jaunes qu'on se jette pendant les cours, même les m&ms jaunes en mouvement de la main à la bouche je les tope.
Ça peut t'amuser quand tu fais du stop et que personne s'occupe de toi sur ton bord de route.

Une fois on est resté vraiment longtemps dans un tout p'tit village d'Espagne près de Bilbao c'est mon pire souvenir de stop. D'abord on était sur l'autoroute pis je sais pas pourquoi un type nous a emmené vraiment pas loin, et il s'était gouré de sens. On a dû traverser l'autoroute à pieds pour se retrouver du bon côté, je promets qu'on l'a fait avec les gros sacs à dos et tout l'tintouin, tu regardes à gauche pis à droite comme ta mère t'as appris pour traverser la rue, sauf que là c'est une deux-fois-trois-voies, et que les voitures roulent à 130. J'te raconte pas l'essoufflement pis la sueur derrière les genoux quand t'arrives sur l'autr'bord.
Une fois de l'autre côté ça a duré des heures avant que quelqu'un nous fasse monter dans son auto pis quoi, le type nous dépose dans ce village où il y avait une voiture toute les deux heures qui passait, en plus j'avais oublié mon sac de couchage dans son coffre on l'a vraiment maudit lui. (Pis moi aussi je m'suis maudite).

Comme on était pour le partage en toute chose, on avait que la moitié de la tente et c'était ma copine et son copain à lui qu'avait l'autre bout, on avait genre les piquets et eux la toile, du coup on a dormi à la belle étoile ce qui était habituel sauf que là il faisait froid la nuit et une chaleur accablante le jour.
J'ai bien cru qu'on allait mourir statufiés au bord de la route, couverts de sable et de poussière et de craquelures de soleil, avec nos petits pouces tendus sans une voiture qui passe.
On faisait tellement peine à voir qu'un type d'un hôtel du village à côté a fini par nous apporter des tortillas qu'étaient ben bonnes mais qui m'ont rendu malade, c'était vraiment la joie de la bohème.

Heureusement il nous restait sa guitare à lui, il en jouait le soir et moi je nous racontais des histoires pour s'endormir dans les fourrés froids.
Bref, au bout de trois jours (qu'avaient paru bien plus longs), à nouveau un type nous fait monter dans sa voiture et encore il nous dépose tôt le matin sur une nouvelle aire d'autoroute mais à quelques kilomètres seulement du village, j'ai cru que j'allais finir ma vie là, vieille et ridée, la malédiction du village qu'on pouvait plus quitter.
Je réfléchissais déjà à ce que je pourrais envisager comme vie dans ce petit bled espagnol vu que les heures passaient sans que personne s'occupe de nous. Je songeais sérieusement à devenir éleveuse de lapins angoras ou bien peut-être tenir un hôtel comme dans Bagdad Cafe, l'ambiance collait tout à fait.

On demandait à tout le monde, tous les gens, s'ils allaient pas vers le sud de l'Espagne.
Faut avouer qu'on devait faire peur, vu qu'on dormait dehors depuis des jours et qu'on venait de passer des moments vraiment difficiles.
Et puis il y a eu ce gars bien propre sur lui mais qui venait de garer sa camionnette JAUNE sur le parking, je dis Allez je vais lui demander t'imagines si on se fait prendre par un gars en camionnette JAUNE !
Je m'avance vers le type qu'avait une mine gentille comme tout et qui comprenait pas un mot de ce que je racontais mais j'ai montré nos sacs, notre carton avec écrit des destinations du sud dessus, et ma fourmi blonde trophallaxiste. Le gars a dit oui dans sa langue énigmatique.

Et devine quoi, il allait pile poil à Porto.
On a fait tout le reste du chemin avec lui, on faisait que lui dire merci dans toutes les langues qu'on connaissait tellement on était reconnaissants, et lui il nous répondait merci aussi dans sa langue qu'était, on l'a su plus tard, du hongrois.
C'est là que j'ai commencé à sérieusement mettre au point ma théorie sur le stop qu'est l'école de l'espoir et qui t'en apprend plein sur la patience et la persévérance et les fruits du hasard mieux que dans les histoires.

On est arrivé les premiers à Porto où on a dormi sur une terrasse abandonnée. On attendait ma copine et son copain-à-lui qui sont arrivé le lendemain seulement.